« Construisons des logements qui respectent nos modes de vie! », Monique Eleb

Nos logements sont-ils adaptés à nos modes de vie ? L’institut d’aménagement et d’urbanisme pose la question à Monique Eleb, psychologue clinicienne, docteur en sociologie

Face à des enjeux variés liés à l’évolution des modes de vie, à la modification de la structure familiale, au vieillissement de la population, à la dissociation entre travail et lieu de travail, l’habitat se renouvelle et les innovations se multiplient.  En France, comme chez nos voisins européens, des alternatives apparaissent. Elles révèlent une implication croissante des habitants dans la conception et la gestion de leur lieu de vie, et un renouvellement des postures professionnels des acteurs du logement. L‘IAU (institut d’aménagement et d’urbanisme) a souhaité donner la parole à des experts pour identifier les enjeux de demain en matière d’habitat. Premier volet, l’analyse de Monique Eleb*, psychologue clinicienne, docteur en sociologie et habilitée à diriger des recherches (HDR.

En quoi l’évolution de nos modes de vie a modifié la demande en matière de logement ?

En premier lieu, nous vivons de plus en plus longtemps. Avant la première guerre mondiale, l’espérance de vie était de quarante-cinq ans, notre existence était composée de trois temps : l’enfance, l’âge adulte et la vieillesse. Aujourd’hui, on vit jusqu’à 80 ans en moyenne et notre vie se décline en cinq temps : l’enfance, la jeunesse, l’âge adulte, la retraite et la vieillesse. Ce sont des changements absolument phénoménaux que nous n’avons pas anticipés, et selon ses étapes, nos besoins en matière d’habiter, ne seront pas les mêmes.

Par ailleurs, la famille modale n’est plus dominante, elle représente aujourd’hui 45 % des ménages (y compris les familles monoparentales), alors que tous les logements depuis la seconde guerre mondiale ont été conçus pour accueillir des familles. Le patrimoine bâti n’est plus en adéquation avec la diversité des groupes domestiques, qu’il s’agisse d’une grand-mère qui vit avec ses petits-enfants, de femmes qui vivent entre elles, de familles recomposées ou d’étudiants qui ont pris goût à la colocation et poursuivent ce mode d’habiter jusqu’à un âge avancé… autant de figures qui complexifient la demande.

Dans toutes les sociétés européennes, la structure familiale a évolué, mais aussi le rapport à soi-même. La notion d’épanouissement personnel est devenue fondamentale et partagée, là où elle était réservée aux catégories aisées il y a trente ans. En conséquence, on divorce si l’on considère que le conjoint est un frein à notre épanouissement, on cohabite avec des pairs si l’on en ressent le désir. Les rituels et les routines s’individualisent, puisque chacun s’offre la liberté de vivre à son rythme.

La distribution des pièces en jour/nuit est en voie d’obsolescence. La proximité des chambres d’enfants avec celle des adultes pose un problème d’intimité, que ce soit pour les adultes en question ou pour les enfants devenus grands et désireux de ne pas se sentir contrôlés dans leur emploi du temps. Cette répartition jour/nuit est une spécialité française qui semble inadaptée à certains groupes domestiques.

Enfin, l’internalisation fait également partie des évolutions qui ont modifié le rapport à l’habitat. Aujourd’hui, les loisirs se passent en grande partie chez soi, notamment à travers la multiplication des écrans dans nos logements. Et on travaille de plus en plus à domicile, ce qui impacte évidemment nos rythmes quotidiens et l’agencement du logement.

Est-ce que la conception des logements évolue en parallèle ?

Le logement que l’on a construit pendant des années ne convient plus, et, paradoxe, certaines exigences réglementaires ont considérablement appauvri la production. Le respect tatillon de certaines normes, alimenté par une certaine fascination pour la technique, a entraîné une dégradation de la qualité d’usage des logements. Prenons l’exemple de ces systèmes de ventilation complexes qui vont à l’encontre d’une habitude très ancrée socialement, celle d’aérer régulièrement les pièces ; ou encore de ces nouveaux logements sans entrée qui répondent aux normes d’accessibilité mais qui sont dépourvus d’intimité, avec la cuisine qui n’est plus qu’une ligne d’équipement au fond d’un petit séjour. Bref, nous avons produit des logements qui obéissent à tous les règlements mais à aucun mode de vie. Quand je réalise des entretiens avec des habitants, le manque de rangements et l’absence de buanderie pour faire sécher le linge sont un sujet récurrent. D’où le succès que rencontre la maison individuelle qui offre de l’espace et des pièces annexes potentiellement transformables dans le temps. En réalité les attentes ne sont pas démesurées, mais bénéficier d’un endroit où faire sécher ou ranger son linge devient un luxe…

Il n’est plus possible de produire un logement stéréotypé en imaginant que tous pourront s’y conformer. Certains groupes domestiques sont trop peu pris en compte aujourd’hui, à l’image de ces parents qui partagent un logement avec leurs enfants adultes pour différentes raisons, de crise amoureuse, de divorce ou de difficultés financières. On devrait pouvoir, par exemple, louer une pièce de plus au sein du même immeuble. Ce qui permettrait d’être en capacité de s’adapter à différentes situations comme donner de l’autonomie à son adolescent ou accueillir une personne âgée. Ce n’est pas si innovant, les appartements haussmanniens étaient dotés de pièces supplémentaires reliées à l’appartement principal, offrant une certaine plasticité au logement.

Dans certaines opérations d’habitat collectif, on voit se développer des espaces de bureaux partagés qui permettent de travailler chez soi tout en étant suffisamment à distance pour séparer les fonctions. Ce sont des espaces destinés aux habitants de l’immeuble mais aussi aux gens du quartier. Les activités de jardinage sont de plus en plus intégrées aux opérations d’habitat, sous la forme d’espaces mutualisés, au sol ou en terrasse. Le jardin nourricier est un espace de créativité qui favorise la rencontre et répond à un besoin presque thérapeutique de toucher la terre et de voir passer les saisons. J’ai visité l’éco quartier de la Bottière-Chênaie à Nantes, où d’anciens jardins ouvriers avaient été conservés pour les nouveaux habitants, en réponse à de nouvelles manières de vivre en société, de se rencontrer et de rompre avec le phénomène de solitude devenu inquiétant dans les grandes villes.

N’y a-t-il pas un paradoxe entre ce désir d’épanouissement personnel, qui nous incite à respecter notre propre rythme, et cette appétence pour le partage ?

Ce n’est pas un paradoxe, la peur d’être seul est fondamentale. Cohabiter c’est cesser d’être à la recherche du grand amour, et en attendant passer de bons moments avec ses pairs. On voit se développer des habitats très spécialisés pour des personnes âgées qui sont des lieux pensés pour vivre ensemble ce moment de l’existence, comme la maison des Babayagas à Montreuil, le béguinage ou le Papy loft lancé par une société HLM du Calvados. Il s’agit bien de vivre ensemble mais l’intimité de chacun est préservée, l’autre n’est jamais bien loin et la solitude peut être rompue à tout moment.

L’intergénérationnel est valorisé, notamment pour pallier notre incapacité à produire suffisamment de logements pour les étudiants. Elle présente de nombreux avantages mais aussi des contraintes, car il est difficile d’avoir une vie amoureuse chez soi quand on loge chez une personne âgée, et les rythmes ne sont bien sûr pas les mêmes selon les générations. C’est une cohabitation qui me semble enrichissante puisqu’elle nous confronte à l’altérité et évite l’entre-soi. La tendance naturelle reste néanmoins de vivre avec ses pairs, avec des besoins et des envies identiques. La vie en commun est plus facile si on a le même habitus, ce qui explique la longévité de certaines cohabitations.

*Monique Eleb a consacré sa vie professionnelle à l’habitat. Membre du Laboratoire architecture, culture et société de l’École nationale supérieure d’architecture Paris-Malaquais.

© SweetRédaction
Era France