Serveur mandataire, postier mandataire… Non au cumul des casquettes dans l’immobilier !

Jean Luc Brulard
© adobestock

Après un déjeuner qui lui est resté sur l’estomac, Jean-Luc Brulard, agent immobilier de proximité pousse un coup gueule sur le cumul des casquettes chez les mandataires immobiliers.

Mon déjeuner en terrasse et mon serveur mandataire immobilier

Mardi dernier, je déjeunais en terrasse d’un restaurant à proximité de notre agence (ah ! quel bonheur d’avoir retrouvé les bonnes habitudes…). Mon repas fût agrémenté par le sourire et l’efficacité du serveur : trentenaire et pro, 8 ans d’expérience dans le métier.

Alors que je le félicitais, en lui disant que, pour ma part, j’étais agent immobilier de proximité à 2 pas, il me répondit, enthousiaste « super, on va pouvoir faire du business ensemble, car moi aussi je suis dans l’immobilier ! » en me tendant sa carte, à l’entête d’un grand réseau national de mandataires…

Je restais sans voix, et me remémorait alors le message d’une de mes consœurs, me félicitant d’une de mes tribunes précédentes, en m’indiquant que son voisin était facteur dans la journée et mandataire le soir…

Je reprends donc ma plume-clavier.

Peut-on être compétent avec 2 ou 3 ventes par an au compteur ?

Postier mandataire, serveur mandataire, sans doute assistante maternelle mandataire, gardien d’immeuble mandataire, préposé des Pompes Funèbres mandataire… la liste des « doubles casquettes » semblerait donc possible (presque) à l’infini !

Comprenez-moi bien, agent immobilier agréé, je sais et je constate au quotidien qu’il y a de nombreux excellents mandataires, investis dans leur métier (même si leur champ d’intervention est plus limité que le nôtre), à plein temps, la question n’est pas là. De même je ne confonds pas le statut d’agent commercial avec celui de mandataire en réseau national, où celui-ci n’a jamais rencontré le titulaire de la Carte Professionnelle sous laquelle il exerce. Par ailleurs, au regard des évolutions de notre société, je comprends que l’offre de service soit diversifiée et que le consommateur ait le choix de son partenaire… mais à la condition essentielle que ce soit un choix éclairé, sans amalgame ni confusion, entre les différents intervenants à l’immobilier : je considère ainsi, encore une fois, qu’en qualité d’Agent Immobilier agréé, je ne fais pas, avec mes collaborateurs, le même métier qu’un mandataire en réseau.

Mais, j’ai bientôt quarante ans d’immobilier au compteur, à temps plein, et j’apprends encore tous les jours, alors j’imagine l’expérience et la compétence d’un serveur-mandataire ou d’un facteur-mandataire. Il suffit pour s’en convaincre de constater la moyenne des ventes des mandataires en réseau : comment avec 2 ou 3 ventes en moyennes par an, la plupart de ces acteurs occasionnels de l’immobilier pourraient-ils offrir une expérience et donc une compétence adaptées à la prestation qu’ils proposent ?

L’immobilier, une profession réglementée

Le projet immobilier, essentiellement l’achat ou la vente de son logement, est un moment crucial, exceptionnel, dans la vie du plus grand nombre d’entre nous. Et ce moment présente des enjeux, et des risques majeurs : ces risques ne sont pas seulement financiers ou techniques, mais également humains, familiaux, psychologiques…

Conscient de ces enjeux, le législateur a fortement encadré l’exercice de notre profession en agence, afin de protéger légitimement le consommateur des éventuels abus de faiblesse : pour ne prendre qu’un seul exemple, notre barème d’honoraires doit aussi être lisible depuis l’extérieur de l’Agence, afin que le public ne soit pas obligé de rentrer à l’intérieur – au risque d’être « pris en main » et influencé… Et tout cela est très bien.

Mais mon serveur-mandataire peut, lui, au gré d’une conversation de ses clients à table, sortir sa carte et dire « je viens de vous entendre parler d’un projet immobilier : je suis votre homme ! »

Non à la confusion des genres !

Et mon facteur-mandataire qui ne distribue pas nos flyers dans les boîtes-aux-lettres « stop Pub », peut remettre les siens en main propre aux habitants qui le connaissent si bien avec sa tenue qui inspire, à juste titre, reconnaissance et confiance.  Et puis, assis à la table de Madame Michu, qui accueille son facteur avec un café, lui dire par exemple « Vous envisagez de partir bientôt en maison de retraite, je comprends, le temps passe ma bonne dame, … eh bien pour revendre votre maison, je suis votre homme ! » ou bien encore « Félicitations ! vous attendez votre 3ème  enfant, l’appartement va bientôt devenir trop petit… pour vous trouver un logement plus adapté, je suis l’homme de la situation… »

Et l’on pourrait ainsi continuer, par exemple :

« Moi qui garde votre bébé toute la journée, vous ne voulez pas me confier un mandat de vente ? »

« Je vous présente mes plus vives condoléances, et, pour la maison de votre maman, je suis là pour vous aider… »

Je m’arrête là.  La démonstration de la confusion des genres, qui s’appelle, en vérité, « conflit d’intérêts » est faite.

Comment dans ce pays, et alors que dans bien d’autres les transactions immobilières doivent passer par des professionnels agréés, peut-on fermer les yeux sur de telles pratiques qui exposent le consommateur à des risques, le premier d’entre eux étant de ne pas savoir quand il s’adresse à son facteur ou son serveur, à son assistante maternelle… si ce n’est pas le mandataire immobilier qui l’écoute ?

J’aime les serveurs mais à chacun son métier !

Notre Etat ultra-protecteur, serait-il si naïf et incohérent, en laissant se développer de telles pratiques dans un secteur aussi sensible… ?  Ma conviction est autre…

Evidemment le développement de l’auto-entreprenariat, sous toutes ses formes (mêmes les plus esclavagistes, on commence à s’en rendre compte, enfin) permet de ralentir la courbe du chômage, et d’afficher des milliers de créations d’entreprises supplémentaires, et cela doit bien en arranger certains, là-haut. Mais en l’espèce, il ne s’agit même pas de cela, mais de cumul de professions, dont l’une est pourtant réglementée.

Evidemment, je n’attends pas de changement de ces pratiques à court terme : le Législateur n’invente rien, il ne fait que suivre et s’adapter aux évolutions sociétales, et il faudra du temps, peut-être quelques catastrophes, pour une prise de conscience de l’opinion publique.

Et ce n’est donc pas le temps restant à la mandature actuelle qui sera suffisant, d’autant que notre Président omnipotent a montré dès les premières semaines de son mandat que l’Immobilier, et donc le Logement, n’était pas dans ses priorités, sauf peut-être pour le combattre.

Mais j’apporte ici simplement mon témoignage et mon analyse, et j’apporte ma brique à l’édifice pour peut-être éclairer et inspirer, le moment venu, les gouvernants qui feront du Logement un enjeu majeur, y compris pour ce qui concerne les pratiques des acteurs de l’immobilier.

J’aime les facteurs, j’aime les serveurs, j’aime les assistantes maternelles, mais chacun son métier, et le Consommateur sera bien protégé.

Jean-Luc Brulard est Agent immobilier de proximité, MRICS
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