Jacques Attali aux professionnels de l’immobilier : « Vous êtes très mauvais en termes de lobby »

Invité par l’Institut Janus, Jacques Attali n’a pas ménagé les professionnels de l’immobilier, qu’il appelle à changer de discours pour replacer le logement au cœur du débat politique. Dette publique, retraites, avenir de la France, niaque : interrogé par Ariane Artinian, l’économiste a livré un diagnostic sévère, sans renoncer à l’envie d’agir.

Jacques Attali, micro en main, lors d'un entretien organisé par l'Institut Janus.

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© Institut Janus.

Jacques Attali, invité de l’Institut Janus, le 6 octobre 2026.

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« Vous êtes très mauvais en termes de lobby. » Mardi soir, devant les membres de l’Institut Janus, think tank réunissant agents immobiliers, promoteurs, architectes, notaires, élus et représentants de toute la filière du logement, Jacques Attali n’y est pas allé par quatre chemins. Venus écouter l’économiste réfléchir à l’avenir du secteur, les professionnels ne s’attendaient pas nécessairement à se voir renvoyer une part de la responsabilité de leurs difficultés. Depuis quinze ans, leur reproche-t-il, ils ne parviennent pas à faire du logement une priorité politique. Et il le répète, comme pour s’assurer que personne ne prenne cela pour une simple provocation.

Au fil de l’échange avec Ariane Artinian, Jacques Attali ne ménage guère davantage la classe politique. Ancien conseiller spécial de François Mitterrand, premier président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), écrivain prolifique, mais aussi pianiste et chef d’orchestre, il cultive depuis des décennies l’art de passer d’un univers à l’autre. De la crise du logement à la dette publique, il dénonce les occasions manquées et les réformes différées. Avec, derrière ce réquisitoire, une conviction : rien ne changera sans cette énergie individuelle et collective à laquelle il consacre son dernier livre, La Niaque : Comment devenir plus que soi (Flammarion).

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« Il faut faire rêver avec la ville »

Pourquoi le logement reste-t-il si peu présent dans le débat politique ? Jacques Attali pointe notamment la responsabilité de François Hollande, auquel il reproche d’avoir mis fin au cumul des fonctions de maire et de parlementaire. Une « erreur considérable », selon lui, qui aurait privé les gouvernements de l’expérience des élus locaux. « Cette muraille de Chine entre les élus locaux et les parlementaires, et donc les ministres, a détruit la culture de connaissance de la ville dans les gouvernements », déplore-t-il.

Mais les professionnels de l’immobilier ne sont pas épargnés. Plutôt que d’aligner de nouvelles revendications fiscales ou réglementaires, Jacques Attali les invite à changer de discours : « Il faut faire rêver avec la ville. » Pour l’économiste, une ville bien organisée permet de mieux vivre, même sans gagner davantage, grâce à des services accessibles et des déplacements facilités.

« Il faut montrer que la ville est la clé de l’ensemble des autres problèmes », insiste-t-il. Il cite la ville du quart d’heure, malgré ses défauts, comme une tentative de replacer la proximité au cœur du projet urbain. Son raisonnement dépasse les seuls enjeux immobiliers : se loger, se déplacer, accéder aux services essentiels, disposer de temps pour soi sont autant de dimensions d’une même question, celle du cadre de vie. Pour les professionnels, l’enjeu est donc moins de défendre leur secteur que de convaincre de son importance dans la vie quotidienne des Français.

Immobilier : construire autrement pour « l’économie de la vie »

Jacques Attali connaît les revendications de la filière. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la propriété et à l’histoire des villes, il s’intéresse de longue date aux questions immobilières et urbaines. À la demande de Nicolas Sarkozy, il avait présidé la commission pour la libération de la croissance française, dont le rapport formulait plus de 300 propositions, notamment pour le logement. « Beaucoup sont restées lettre morte« , rappelle-t-il. Il regrette surtout cette tendance à opposer l’investissement immobilier à l’investissement productif, comme si construire ou rénover des logements revenait à détourner des capitaux de l’industrie. Une opposition qu’il récuse : le logement n’est pas seulement un actif financier, mais un besoin essentiel, qui contribue à construire l’identité de chacun.

Encore faut-il construire autrement. Pour appartenir à ce qu’il appelle « l’économie de la vie », tournée vers les besoins des générations futures, le logement doit être durable, sobre en énergie et économe en ressources. Jacques Attali salue notamment les architectes capables de transformer des immeubles existants sans rechercher systématiquement la prouesse architecturale. L’urgence est d’autant plus grande que l’urbanisation va continuer de progresser, particulièrement en Afrique et en Asie, alors que le changement climatique menace déjà certains territoires.

Faut-il encore inventer des modèles ? Pas nécessairement, estime Jacques Attali. Amsterdam, Vancouver, Zurich, Vienne ou Stockholm illustrent à ses yeux différentes manières de penser la qualité de vie, la sécurité ou les services urbains. Les obstacles tiennent moins à l’absence de modèles qu’à la bureaucratie et au manque de volonté politique. Le savoir-faire existe. Reste à surmonter les obstacles qui empêchent de le mettre en œuvre.

Retraites, dette : « Nous avons été collectivement extrêmement lâches »

Lorsque les représentants du logement réclament des mesures fiscales pour relancer la construction et l’investissement locatif, Jacques Attali les prend à contre-pied. « Ce n’est pas le moment ! », répond-il, invoquant l’état des finances publiques. Pour lui, la France vit depuis trop longtemps dans le déni de ses difficultés budgétaires. Les gouvernements successifs auraient préféré différer les décisions impopulaires plutôt que de préparer le pays aux efforts nécessaires.

L’économiste défend notamment un recul de l’âge de départ à la retraite jusqu’à 66 ans, ainsi qu’une diminution du niveau moyen des pensions, qu’il juge trop élevé par rapport à celui des autres pays européens. Il rappelle que le rapport entre actifs et retraités s’est profondément dégradé depuis l’instauration de la retraite à 60 ans. « Nous avons été tous collectivement extrêmement lâches », lâche-t-il. Ces comparaisons européennes appellent toutefois des précautions, tant les systèmes de retraite, les niveaux de vie et les modes de financement diffèrent d’un pays à l’autre.

Son pronostic sur l’avenir de la France est particulièrement sombre : « Je pense qu’on va prendre le mur de face. » Il redoute qu’une crise de la dette finisse par déstabiliser le pays et, au-delà, les équilibres européens. Dans la salle, un participant lui fait remarquer qu’en vieillissant, il serait devenu un homme de droite. Réponse immédiate : il se considère « plus que jamais un homme de gauche » et rappelle que « le travail est une valeur de gauche ».

De la musique aux villes africaines, l’éloge des savoir-faire anciens

Dans Bruits, Jacques Attali voyait dans la musique une manière d’anticiper les bouleversements de la société. Que lui inspire celle d’aujourd’hui ? « Le besoin de silence« , répond-il d’abord, avant d’évoquer l’Afrique, où il observe des innovations architecturales qui puisent dans des traditions anciennes.

Il cite les tours à vent, des dispositifs de ventilation naturelle hérités de techniques millénaires, ainsi que le réemploi de matériaux traditionnels. Autant de réponses aux contraintes climatiques qui ne reposent pas nécessairement sur de nouvelles technologies. Pour Jacques Attali, l’avenir des villes peut aussi se construire en redécouvrant des savoir-faire éprouvés.

« Vous avez droit à 24 heures de découragement »

Comment conserver l’envie d’agir face à un diagnostic aussi sombre ? Dans son dernier livre, La Niaque : Comment devenir plus que soi (Flammarion), Jacques Attali s’intéresse à cette énergie mentale qui permet de progresser et de surmonter les difficultés. Les Français ont-ils la niaque ? « La France, non. Mais beaucoup de Français, ont la niaque oui », répond-il sans hésiter.

L’économiste raconte avoir été un élève moyen, jusqu’au jour où il comprend qu’il ne veut ni d’une carrière médiocre ni d’une vie professionnelle toute tracée. Ce qui le pousse à travailler ? La peur de l’échec, mais aussi l’envie de se rendre utile. Le déclic vient d’un répétiteur qui lui demande dix exercices au lieu de trois. Il y découvre le plaisir de progresser. « Ce petit principe de trouver du plaisir à faire mieux à chaque fois a nourri toute ma vie », confie celui qui sortira major de sa promotion à l’École polytechnique. Et lorsqu’il affirme avoir « toujours pensé que le QI, c’était une escroquerie intellectuelle », la formule prend une résonance particulière.

« La résilience est une dimension de la niaque », précise Jacques Attali. Si la première permet de rebondir face aux difficultés, la seconde exige d’entretenir cette énergie dans la durée. Il se souvient alors d’un conseil de François Mitterrand. Alors qu’il traversait une période difficile, le président lui avait lancé : « Vous avez droit à 24 heures de découragement. » Une phrase qui l’a marqué.

À ceux qui lui reprochent son pessimisme, Jacques Attali répond par une comparaison avec le football : Dans les tribunes, le spectateur peut se demander si son équipe va gagner ou perdre, juger l’adversaire trop fort. Mais sur le terrain,  » le joueur doit analyser les forces et la stratégie de l’adversaire, évaluer celles de ses partenaires et chercher comment remporter le match « . L’enjeu n’est plus de prédire le résultat, mais de tout faire pour le changer. Et de conclure : « Ni pessimiste, ni optimiste : acteur. »

Par Ariane Artinian